Les Voies et leurs Augmentations
« Toute âme vivante sur ces mondes a le dessein de devenir… autre chose. Dans cette course effrénée vers l’élévation, il n’existe que trois voies pour traverser : la Machine, la Chair, l’Occulte. Une fois franchi, aucun retour en arrière n’est possible. »
Trois Voies. Trois façons de dire à l’univers : Je ne serai pas demain ce que je suis aujourd’hui.
Chacune de ces voies permet des augmentations de son être, de soi même. Augmentation est le nom que l’on donne, faute de mieux, à ce que le corps apprend à porter. Tout ce que l’on prend sur soi, on le garde jusqu’à la tombe.
Il n’y a pas de retour.
La Machine t’arrache à ta douleur en t’arrachant à tes sens.
La Chair se tord et se modifie, au risque de perdre ton humanité.
L’Occulte t’élève mais ne te demande jamais vraiment ton avis.
Aucune voie n’est un cadeau, aucune voie n’est une malédiction, mais toutes sont sans retour. Le pire, crois-moi, c’est que personne n’oserait échanger la sienne. C’est ça, le véritable prix. Et d’autres ont l’audace d’en suivre plusieurs. C’est ça, le vrai désespoir.
Il n’y a jamais eu de retour.
Première voie : la Machine
Tu la connais déjà. Elle te regarde depuis chaque vitrine corporatiste, chaque affiche de l’Empire, chaque vétéran de bar qui te montre son avant-bras en alliage. On ouvre le corps. On retire l’original. On installe l’objet, la matrice. C’est la Voie de ceux qui ont arrêté de faire confiance à la chair, perfectible et limitante. C’est une blessure qui a trouvé son sauveur, son ingénieur.
Vision. Ce sont ceux qui se sont fait ouvrir les yeux mais au sens propre. Ils disent que c’est pour le travail, pour la visée, pour la nuit. Puis ils reviennent, parce que l’œil neuf voit des choses que l’ancien ne voyait pas, et qu’on ne revient jamais en arrière sur ce qu’on a vu. Je peux te dire une chose : ne les regarde jamais trop longtemps. Les leurs ne clignent pas, c’est très perturbant.
Mobilité. Les coursiers, les infiltrés, les fuyards. On leur refait les jambes, ils courent plus vite que leurs ombres. Ils apprennent, très tard, deux choses : que le métal a ses ennemis, et que le cliquetis d’un genou synthétique, dans un couloir silencieux, se paie plus cher que la facture initiale.
Carapace. Les militaires, les mercenaires, ceux qui en ont assez de tomber. On soude la plaque, on renforce l’os, on encaisse ce qui aurait dû tuer. Le problème de la carapace, c’est qu’elle t’isole. Elle construit un mur qui lui aussi a ses limites. Imagine une créature cuirassée dans un champ de radiations. Le sentiment de sécurité ne tient pas très longtemps
Puissance. Les docks, les enfers industriels, ceux qui portent ce que trois hommes ne portent pas. La force greffée est honnête : elle fait exactement ce qu’elle annonce. Mais une main qui brise un verrou brise aussi ce qu’elle voulait tenir. Le corps-outil finit par ne plus savoir faire délicatement.
Interface. La prise dans la nuque, les univers aux règles variables, le drone devenu membre du corps, l’accès à un nouveau monde. Ce sont mes clients les plus calmes, et c’est ce qui me glace. Ils sont loin même quand ils sont là, à côté de moi. L’un d’eux m’a dit un soir qu’il lui arrivait de ne plus savoir qui commandait. L’Homme ou la Machine?
Deuxième voie : la Chair
Ici, on ne remplace rien. On cultive. C’est mon tribunal, et j’y siège depuis assez longtemps pour te dire la loi : le corps, il tient un registre. Tout ce que tu lui donnes, il le note quelque part et te fait parfois un rappel lorsqu’il a atteint ses limites. Plusieurs approches sont possibles pour le dépassement de soi, de la plus noble à la plus artificielle. Certains préfèrent la manière, d’autres le résultat.
Génome. Les docteurs réécrivent le testament de ta naissance : densité des os, la régénération du corps, le métabolisme. C’est la plus invisible de toutes les modifications, rien ne se voit sur un scanner de routine, et la plus totale : c’est l’être entier qui change, pas une fonction isolée. Ceux-là sont clients les plus beaux, les plus habiles ou les plus fous. Leur corps raconte des histoires impossibles.
Organes. Des poumons qui respirent ce qui tue, des cœurs au double pouls, des foies qui filtrent un banquet sans fin, le tout cultivé en cuve pour ne jamais être rejeté. Ils te jureront que c’est discret. Ils te cacheront leur double pouls, que tout médecin détecte en une seconde. On ne peut pas tromper un stéthoscope mais dépasser la condition humaine et sa propre mortalité est terriblement accessible.
Pharmacopée. Pour ceux qui vivent dans une optique simple mais efficace : Un problème se doit d’avoir une solution : les stims, l’Amok, les ivresses rituelles, l’Eau de Lazare, Les injections de drogues massives pour dépasser toutes les limites. Ils te diront que c’est temporaire. Répète assez souvent le temporaire, et le corps finit par s’en accommoder ou s’auto-détruire. J’en connais qui ne sentent plus rien du tout : ni le gaz d’alerte, ni le feu, ni le poison du repas.
Sang. La branche la plus secrète. Celle des rois, des empereurs ou des pires criminels. Les lignées, les transfusions, les immunités qui se transmettent. Le sang à lui seul porte toute une signature qui parfois relève du miracle. J’ai vu de près ce que certaines cuves contiennent. Tu n’es pas prêt à ce que je t’en dise d’avantage.
Marque. La voie la plus humble et modeste, et la seule que je délivre moi-même. Le signe gravé pour ce qu’il signifie, représente, mais pas pour ce qu’il fait : les rangs, les rites, les appartenances, les signaux que seuls leurs porteurs connaissent. C’est la modification la plus honnête du Verse. Elle ne promet aucune puissance, elle promet une identité. À vie.
Troisième voie : l’Occulte
Mon aiguille s’arrête à la peau. En dessous, le scalpel s’arrête à l’indiscible. Les deux premières Voies appartiennent à la main de l’Homme. La troisième lui échappe. Ici, le corps n’est pas modifié. Il est traversé. Et ce qui le traverse ne dort jamais tout à fait.
Présage. Celui qui t’ouvre la porte avant que tu frappes, qui lève la tête une seconde avant l’explosion. Ils disent que c’est de l’instinct. L’instinct ne fait pas lever les cheveux sur les bras d’une salle entière. Ils dorment mal, ceux-là. C’est le tarif : le futur ou le passé ne se lisent pas gratuitement.
Présence. La plus dangereuse à décrire. Une pièce où les ombres se tiennent mieux, un silence d’un poids écrasant, des témoins qui se taisent sans savoir pourquoi. Un Prophète, un CEO ou un Empereur porte souvent cette caractéristique à un degré qui défie la raison et peut rompre avec l’harmonie ou la raison. Cette aura est peut-être sans limite mais seul le temps permet de dire si elle était là pour le meilleur ou pour le pire.
Stase. La mémoire de ceux qui se souviennent de tout, et trop. Les couloirs de l’Ordo, les dossiers qu’on aimerait pouvoir oublier, et certains qui dorment des années en gardant un sens éveillé. Rien ne s’efface chez eux, ni les textes, ni les traumas. Ils se réveillent parfois en ayant perdu autre chose que le temps. Ne me demande pas quoi. Le meneur des jeux le sait, et il ne le dit qu’au moment choisi.
Distorsion. Ce que les savants de l’Empire appelleraient comme ça, et que les traversés n’appellent pas du tout, parce qu’on ne nomme pas ce qui fléchit la matière : une tasse qui glisse, une lame qui rate, une chute que le sol semble amortir, un passage que rien n’ouvrait. Tu verras rarement. Tu comprendras tout de suite. Et celui qui le fait comprendra, un jour, que le monde mou finit par ne plus tenir.
Éveil. Les artefacts, les reliques, l’orbe elle-même. Ceux-là, l’Ordre les sert de loin, avec ce respect superstitieux que je comprends mieux que je ne le dis. L’objet et le corps apprennent à se lire mutuellement, et celui qui dit qu’il est le seul à lire a déjà perdu. Les tout premiers se souviennent de qui ils étaient. Les autres ont besoin qu’on leur rappelle.