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Vendre son âme est la chose la plus facile au monde. C’est ce que tout le monde fait à chaque heure de sa vie. Si je vous demandais de garder votre âme, comprendriez-vous pourquoi c’est beaucoup plus difficile ? Un croisé est un sanctuaire en mouvement, l’incarnation brulante de l’Arcana du Chaos.

Sutra de Nòtt, l’écrit des Sœurs de La Nuit. Extrait des archives du Temple de l’Abendrot – Tyrol V
Verset 1 – L’incarna

En un sens Jørg Olafsen avait attendu ce moment toute sa vie. Et il arrivait maintenant : son miracle, sa vengeance. L’entrainement fut le plus rude qu’il n’ait jamais dû encaisser, mais la finalité transcendait tous les sacrifices imaginables : devenir un Incarna de l’Ordre Noir.

En patientant dans le siège anti-g du Legionnaire, il se souvint du jour maudit de ce 5 octobre 2945. Dans sa mémoire, les contours étaient à présent flous mais certains fragments furent indélébiles. Même après le conditionnement mental de l’Ordre.

Il y a maintenant presque une décennie, sa vie changea avec un réveil mouvementé au Saint Aerik’s Hospital de New Corvo sur Vega II. Alors que dans un miroir crasseux il contemplait le reflet d’un visage déformé, le médecin lui avait annoncé que tout était terminé. Sa famille n’était plus qu’un souvenir, la tour de ses bureaux était un champ de ruine, et on lui avait retiré sa dernière chance. À 33 ans sa prochaine mort serait peut-être la dernière, la roulette russe du wipe.

Pourquoi lui ? Cette question l’avait hanté durant de longues années. Pourquoi était-il encore en vie alors que tant d’autres n’étaient plus ? Après les questions vinrent les cauchemars, la culpabilité du survivant et le désespoir devant l’absurdité de la vie. Certes Jørg aurait pu suivre les conseils du programme pour les victimes des attaques Vanduul, en se faisant suivre par un psy, recevoir une indemnisation ou encore participer à une formation de réintégration dans la société. Mais monsieur Olafsen avait choisi la religion du Chaos : l’Ordre Noir. Car cet homme était membre d’une espèce en voie d’extinction : les adeptes de la vérité.

Le 5 octobre 2945 l’UEE entra en guerre contre les Vanduul. Jørg quant à lui, entra en guerre contre l’UEE.

Le chemin avait été long et tortueux, mais une détermination sans tâches avait fait de lui un homme nouveau. Ses frères et ses sœurs avaient rebâti un Jørg en ruine, jusqu’à finalement l’élever au-delà de tout ce qu’il aurait pu être dans sa vie de jadis. Un surhumain. Parfois encore les visages de ses enfants Kezia, Jemima et Kéren le hantait durant les nuits. Mais le Vajrayana l’avait accompagné dans sa souffrance, il lui avait parlé de ses anciens tourments et du supplice que l’Empire lui avait obligé à subir. Alors Jørg Olafsen l’Incarna se sentait exalté, incandescent. De la pire épreuve, il en fit la plus sublime des forces. Telle fut l’alchimie d’un brasier ardent qui jamais ne se consume : le bûcher des vanités.

Car désormais le voile grotesque qui avait masqué la putréfaction morale de son travail administratif sur Vega II était tombé. Mais Babylone n’allait pas chuter d’elle-même. Ses murs étaient hauts, ses dignitaires étaient fières, mais son cœur était mou. On ne tue pas une hydre en coupant ses têtes, on transperce son organe vital.

— 200 mètres, rugit une voix virile dans le Comm-Link de son casque ! Préparez-vous à l’abordage ! Systèmes en ligne !

L’habitacle tout entier gronda sous le râle des propulseurs de manœuvre. La décélération violente à plus de 7 g lui fit presque perdre connaissance. Jørg senti son estomac s’encastrer dans ses poumons puis s’en aller caresser sa prostate. Après le silence il y eut une vibration électromagnétique et tous les jump seat s’ouvrirent. 8 croisés s’en extirpèrent à l’unisson mu par une sainte mission : tuer une hydre.

Le ton péremptoire du pilote fit à nouveau irruption dans son casque.

Ambacti Vermillon, tenez-vous prêts ! Protocole de combat : amaté ! Vous savez tous ce que vous avez à faire ! Gloire à l’Ordre !

Kreeg Horek fut le premier à pénétrer dans le Black Swan, il plongea à travers le collier d’amarrage pour déboucher dans l’entre-deux ponts de l’ascenseur. Face à lui un technicien au visage horrifié détala comme un lapin. A l’intérieur du 600i les surfaces n’étaient éclairées que par le système de secours et les haut-parleurs de bord diffusaient dans un ordre arbitraire des fragments de l’Appel à la Croisade Noire, l’audio d’une immolation ainsi que des cantiques de purification.

L’amaté était le protocole de guerre psychologique favori de nombreux croisés. Car couplé avec une technique de guérilla agressive, son efficacité fut légendaire. Hacking des systèmes, propagande, effets audiovisuels, gaz hallucinogènes… la panoplie n’avait pour limite que l’imagination des guerriers.

Devant le civil en fuite, la main de Kreeg glissa par reflexe à son ceinturon vers une grenade incendiaire, mais il se ravisa rapidement. Le temps que la première main s’éloigne de la grenade l’autre brandissait déjà un Salvo Frag fumant. L’homme en vêtements techniques s’affaissa dans des borborygmes, puis tenta de rampa en vain vers un quelconque salut qui ne vint jamais.

— Ici croisé Horek à Ambacti Vermillon, ascenseur bloqué, on déroute. Premier contact purgé. A vous.

Derrière lui, les frères Vaulkhar et Orslaw opinèrent du casque. Mais un homme plus expérimenté vint immédiatement à leur rencontre. Dans une position à demi couvert, un agent de sécurité répliqua au P4-AR. La salve semi-automatique envoya rouler des douilles dans tout le couloir.

La plaque dorsale de Kreeg crépita sous le feu des balles qui ricochèrent sur son armure mate, et l’homme bascula contre le mur sous la surprise. Mais Boris Vaulkhar couvrait son frère. Un BR-2 fit pleuvoir la mort en réponse, déchiquetant le bras qui tenait l’arme adverse.

— Attention ! Ils sont mieux équipés que d’après nos espions, mit en garde Kreeg tout en examinant son armure.

— Ici Vaulkhar, confirmé, on se déploie.

Le trio fit irruption dans le patio central avec la morator Nunchi à leur suite.

— Contact, midi, 7 mètres, fit Orslaw avant de dégainer sa S71 !

En silence, il désigna de la main des silhouettes à l’étage, ajusta sa lunette et fit un carton plein à travers la balustrade. Sous le claquement de la Gemini, deux corps s’effondrèrent dans une explosion de bris de verre et un homme ensanglanté passa par-dessus le garde-corps en ruine.

Au beau milieu de la fusillade un civil sorti de sa suite en hurlant, prenant en plein visage les shrapnels de verre de l’étage. Le croisé Vaulkhar le salua d’un coup de crosse dans l’abdomen avant de faire signe à Nunchi. La femme leva le poing et Boris Vaulkhar l’acheva d’une cartouche fumante. La formation en triangle éclata soudain pour fouiller méthodiquement chaque suite du 600i tandis que les disciples Olafsen et Hektor coupèrent par l’escalier vers le poste de pilotage.

Vaulkhar fouilla la première suite :

— Vide, commenta-t-il.

Puis il s’engouffra dans la seconde en même temps qu’Orslaw dans la troisième.

— Sama’el, proclamèrent les deux frères presque de concert.

— Morator Nunchi, identification requise ! S’enquit Orslaw en premier.

La femme dégaina sa MobyGlass au pas de course, puis l’utilisa pour scanner le visage des passagers dans un appartement puis dans l’autre. Elle leva un poing fermé en direction du frère Vaulkhar, tandis qu’elle brandit une main ouverte en direction du frère Orslaw. Le premier fit feu en couvrant des hurlements de peur, l’autre assomma la cible avec sa crosse. La manœuvre se répéta encore une fois, puis la morator Nunchi fit son rapport.

— Nunchi à Ambacti Vermillon, les appartements autour du patio sont purifiés. Nous avons deux Sama’el pour nos Incarnas. J’ai besoin d’une estimation d’arrivé de l’Ambacti Indigo ? A vous.

— Le Black Swan n’est pas encore totalement purifié, Indigo reste en attente, rétorqua le pilote du Legionnaire. Veuillez stabiliser les cibles en l’attente du transfert. Terminé.

— Ici Olafsen pour Ambacti Vermillion, le vaisseau hérétique est à nous. Je suis en attente pour l’assaut dans la section arrière. La dernière poche de résistance s’y est barricadé avec le reste des Sama’el, ils ont verrouillé les portes de sécurité. Une forte opposition est à prévoir. À vous.

— Bien compris. Vermillon, veuillez vous regrouper pour la purification finale. A vous.

De courtes secondes s’égrainèrent avant que chaque croisé ne confirme qu’il soit prêt à l’action.

— In omnia paratus, siffla Horek en premier sur le canal.

Puis la phrase se répéta avec de multiples intonations autant de fois qu’il y avait de guerrier de l’Ordre Noir à bord du yacht de luxe.

— Vermillion, procédez à la purification en formation chernobog. Pour la gloire du Vajrayana, exécution !


Verset 2 – Semper Omnia Paratus

Sans attendre, Hektor Daven et Alaric Nergo entreprirent de découper la porte d’accès, qui céda rapidement sous l’action des OxyTorch.

Tous les membres du groupe étaient rompus au combat ainsi qu’aux multiples tactiques de la guérilla. Pourtant aucun croisé ne fut prêt à contempler le spectacle de débauche et de décadence qui s’offrait à eux. A l’intérieur du 600i, sous la grande baie vitrée arrière partiellement plongée dans les ténèbres de l’espace, dansaient une multitude de corps nus. Totalement insouciant de la menace qui avait pris possession du vaisseau, l’élite de Stanton copulait allègrement en vase clos.

Sur deux étages ondoyait l’orgie d’un tapis lubrique de corps humains. Vision face à laquelle Horek dut bien user de toutes ses séances de méditations afin de pas purger les lieux directement à la grenade incendiaire ou en vidant tout son chargeur dans la baie vitrée.

Au milieu de la rave, l’Ambacti déchaina l’horreur de la Croisade Noire. Six croisés, frères et sœurs de l’Ordre déferlèrent dans un débordement de damnation éternelle. Et alors que la musique assourdissante couvrait leur entrée en scène, et que la luxure imbibait chaque mètre carré du lieu, tous les purs combattants du Vajrayana passèrent leur Comm-Link en mode ouvert. Gideon Orslaw fut le premier à entonner le chant, auquel tous se rallièrent afin de protéger leurs âmes de la souillure :

En ce temps plein d’hérésie,

D’envie et de trahison,

D’injustice et de méfaits,

Sans foi et sans courtoisie,

Tandis qu’entre nous, félons,

Nous ne faisons qu’empirer les choses

Et que je vois être martyrisé

Ceux qui se montrent les plus sensés,

Je veux dire une chanson.

De leurs voix multiples, frères et sœurs, firent monter leur cantique au-dessus de la cacophonie du beat et du sifflement des armes. A mesure que le chant progressait il se transforma, d’un murmure de Gideon en un souffle puissant provenant de la bouche de tous les croisés.

Le Royaume de l’Acédie,

Nous dit & crie à voix haute,

Que sauf à vous amender

Mieux vaut ne pas nous croiser

Car nous n’y ferions que du mal :

Le Prophète aime les cœurs qui sont droits

C’est sur eux qu’il veut s’appuyer ;

Et ceux-là exhausseront son nom

Et purifieront la galaxie.

Le trio de tête composé des frères Orslaw, Vaulkhar et de la morator Nunchi se risqua à une première descente vers les escaliers à mi-étage. Dans leur progression ils prirent tout de même soin d’enjamber les corps de plusieurs civils au bord de l’overdose. Mais à peine avaient-ils survolé une dizaine de marches qu’il se mit à pleuvoir à l’oblique. Deux civils eurent des spasmes puis glissèrent dans une odeur de viande grillée. Les lasers firent taire le cantique, lorsque deux Demeco en batterie sifflaient depuis une position retranchée. Les plaques des jambières lourdes des croisés roussirent sous la salve mais firent leur office en dissipant rapidement la chaleur des impacts.

Alors que les deux frères bondirent en arrière en manquant de trébucher, puis s’écrasèrent à plat ventre près du bar plus haut, Irénée Nunchi n’avait pas le même instinct du guerrier. La femme fut fauchée aux jambes et hurla sous la brûlure des tirs. Les plaques de son armure légère noircirent dans l’instant et le métal chauffé à blanc se contracta contre la chair. Elle défailli sous la douleur et s’effondra, envoyant son corps rouler dans les escaliers jusqu’à la banquette centrale. Non loin, une arme de poing brilla d’un éclat en sa direction mais fut repoussé par un tir de couverture fulgurant de Jørg. La seconde d’après la balustrade et le garde-corps en verre explosèrent en représailles sous la mitraille conjointe des deux LMG ennemis.

Alors que l’Ambacti se retrancha à son tour en haut, des agents de sécurité trainèrent Nunchi dans les escaliers jusqu’à la cuisine située sous le bar. L’un tira la femme comme un sac, l’autre jeta une sorte de valise au sol qui se déploya dans un bourdonnement énergétique. La banquette centrale quant à elle, devint une zone franche avec sa garniture en cuir en miettes et ses bois précieux carbonisés.

— Des Demeco, des armures lourdes ! Ces gars sont préparés, râla Gideon Orslaw tout en inspectant son armure.

— Et ils ont des QDB-12, compléta Boris.

— Et alors quoi, mes frères ? Répliqua Kreeg Horek. Tabasser des civils n’est pas un défi digne de nous ! Reprenez-vous ! Ils ne vont pas se rendre sans combattre !

— Disciples Alaric et Hektor ! Couvrez-nous ! On y retourne ! Nous devons récupérer la morator !

Vaulkhar engagea un nouveau chargeur dans son arme, s’injecta un stimulant de combat puis reprit à tue-tête, le chant entamé par son frère :

La mort a poursuivi sa proie

Et elle t’emmène captif

Dans la demeure d’où, je crois,

Tu ne chercherais pas à sortir,

S’il ne dépendait que de moi.

Alaric et Hektor se mirent en position sur la balustrade en ruine mais furent immédiatement rejeter par une nouvelle salve défensive. Tout autour d’eux l’alliage de la pièce fumait sous les déflagrations de la chaleur des armes.

— Restez en position bande de lâches ! Hurla Orslaw aux deux disciplines déjà à nouveau à couvert derrière le bar !

Durant cette diversion Vaulkhar s’était jeté à corps perdu dans une Reconquista de la position fortifiée, avalant les marches quatre par quatre au risque de laisser son armure lourde l’emporter sous son poids. A sa grande surprise aucune arme ne le prit pour cible, car celle-ci était déjà braquée sur la tête d’Irénée Nunchi prise en otage.

L’agent de sécurité avait troqué sa Demeco contre un Arclight règlementaire, pressé contre le casque de la sœur du Prieuré du Moratorium. Des intonations placides filtrèrent à travers le système Comm-Link du vaisseau :

— Restez où vous êtes, ou je la descends !

Vaulkhar se figea. La vie de la sœur n’avait certes aucune valeur, mais elle était la seule morator à bord de ce vaisseau capable de mener à bien cette mission. Les informations que l’Inquisitorum et le Prieuré lui avait confié, elle fut la seule à les détenir. Tel était le double tranchant du culte du secret au sein de l’Ordre Noir.

Le croisé tenta vite d’évaluer la situation, et elle ne semblait pas brillante. Les deux agents de sécurité tenaient la position de l’entre-deux ponts depuis la cuisine, en armure lourde, barricadés derrière des boucliers portables et menaçaient leur atout dans cette opération. Pour accéder aux Sama’el retranchés en bas, fallait expurger ce bastion peu importe le prix.

Si le croisé avait la témérité de faire cracher son BR-2, les deux camps risquaient de finir en hachis. Alors il joua la psychologie.

— Cette femme est ta seule assurance-vie, et certainement la seule qui puisse soigner vos clients. J’ai croisé votre médecin dans le patio, à ce moment précis le jour passe à travers lui.

— N’avance pas putain, beugla l’agent ! Vous êtes des monstres ! Ce sont des civils innocents ! Sans armes !

— Tout arme ne prend pas toujours la forme d’un fusil.

— Cette bidasse tente de gagner du temps, Boris ! Ne te laisse pas avoir, souffla Kreeg sur un canal privé.

— Non, c’est moi qui gagne du temps, répliqua Boris sur la même fréquence parallèle.

— OK, on va négocier, fit Boris en canal ouvert.

Le croisé posa son arme au sol, leva les mains en l’air puis commença son chemin vers l’étage du bas. Plusieurs mires se fixèrent sur lui.

Suspendu par les pieds à l’envers sur la balustrade, la tête de Gideon et ses bras glissèrent doucement jusqu’à pouvoir dégager son arme. Centimètres par centimètres. Au même moment le frère Vaulkhar maintint la diversion aussi longtemps que possible en luttant pour ne pas lever les yeux, même à travers son casque. Lorsqu’il fut totalement en bas des marches, il retourna sa veste.

— Alors vas-y hérétique ! Bute-là ! Renvoie donc son âme au Chaos et affronte la Croisade Noire comme un Homme ! Montrez-nous à quel point vous êtes tous tellement innocents !

Il lança sa bravade comme une grenade psychique et reprit la suite du cantique à plein poumons :

Prophète, à la vision si grande,

Je vous le fais bien savoir,

Que j’en ai fait le serment,

Je ne sortirai jamais vivant de cette mission,

Mais j’y mourrai en croisé fervent

Animé seul, par la gloire et la passion.

— Semper omnia paratus, finit-il par conclure en s’avançant résolument vers la mort.

Quatre silhouettes dans l’expectative se consultèrent du regard, absolument désemparées.

Ce fut le signal attendu. De son perchoir d’araignée, tête à l’envers, le croisé Orslaw fit pleuvoir des douilles de S-71 sur son frère. Les tirs de précision firent éclater le gorgerin de l’agent tenant en joue Nunchi. Sa gorge fut transpercée en une éclaboussure de sang et d’éclats de métal tandis que des balles ricochèrent sur l’épaule et le casque de la morator.

Boris utilisa un QuiKCade à son avantage pour se mettre à couvert. La barrière à énergie absorba une courte salve de Demeco avant de commencer à flancher. Il fallait bouger et vite, car cette situation défensive était pour lui une grande honte. Au-dessus de lui, Orslaw ratissa encore la zone à l’aide de ses munitions chemisées puis se retira pour recharger.

Quand un deuxième agent fut à terre, le taureau Vaulkhar retourna à la charge sur le troisième vêtu d’une PAB-1 légère. Il surgit de sa position pour foncer droit sur l’hérétique le plus proche. En face de lui, le bidasse dégaina un S-38 et fit feu. Les balles ricochèrent contre sa cuirasse. Le frère en armure lourde, serra les dents sous la douleur puis couru avec encore plus d’ardeur. La masse de muscles plaqua l’agent de toute sa force contre le mur qui hurla sous le choc avant de cracher du sang dans son propre casque. L’impact produisit un son mélangeant le fracas du métal plié et des os qui craquent. Avec son épaule presque enfoncée dans son sternum, Boris récupéra l’arme des mains du garde puis la retourna sur lui en vidant le chargeur dans la poitrine. Soudain, un éclair électrique crépita derrière sa tête.

A demi couvert derrière la table de la cuisine, la morator Nunchi venait de reprendre du poil de la bête avec un CureLife dans une main et un Yubarev dans l’autre. Elle jeta un regard panoramique sur la pièce lorsque le reste de l’Ambacti déferla auprès d’elle.

Il y eut une nouvelle série de poings fermés ainsi que de mains levées jusqu’à que ce que la troupe progresse devant un groupe d’hérétiques notoires.

— C’est eux, déclara-t-elle sur le canal ! Nous avons tous nos Sama’el !

La réponse vint sur tous les Comm-Link en même temps.

— Parfait, fit une voix écrasante que ne s’était pas encore manifestée. Procédez à la préparation du transfert et purgez tous les autres ! Beau travail morator, je contacte immédiatement l’Ambacti Indigo pour la suite des opérations.

Irénée Nunchi s’exécuta en naviguant à travers l’amoncellement chaotique de corps au sol. Tâche dans laquelle Alaric l’épaula. L’homme permuta son module OxyTorch contre un TruHold et entama de trier les corps. Comme un boucher sélectionnait jadis méticuleusement sa viande, il sépara les civils assommés du reste des cadavres criblés de balles et de brûlures. La morator en fut enchantée, ce à quoi elle s’employa à droguer les cibles afin de les maintenir dans un coma chimique.

Au même instant au dehors du Black Swan, le ballet du transfert débuta. Le Legionnaire encore arrimé au 600i céda sa place à un Cutlass Blue qui verrouilla son collier d’amarrage sur le vaisseau de plaisance.

Tandis que l’Ambacti Vermillon avait localisé et mis en stase les Sama’el, Indigo commença à emporter les sujets en sommeil afin de les placer dans les capsules cryo du Drake.


Verset 3 – L’ennemi à l’intérieur

Jørg Olafsen se pencha sur l’un des cobayes en l’étudiant avec attention. Il descella son casque puis le prit sous son bras. Son visage affichait une jubilation manifeste, mais c’est autre chose qui mit toute la troupe en arrêt.

— Fabuleux n’est-ce pas ? Commença la morator.

Les yeux de la femme passaient frénétiquement d’un faciès à l’autre. Les deux visages, celui de Jørg ainsi que du Sama’el étaient absolument identiques.

— Puis-je ? Demanda Nunchi à la voix oppressante.

— Le rituel est en marche. Garder dissimulé les informations non vitales ne sera pas productif, morator. Vous pouvez procéder. Incarna Olafsen, à vous l’honneur !

Tandis qu’Irénén Nunchi usa tour à tour du Yubarev pour paralyser ses cibles puis du medgun pour les droguer, Jørg entama son exposé sur un canal crypté, devant des croisés médusés.

— Il y a plusieurs années maintenant, alors que la Croisade Noire commençait à embraser Stanton. Le Docteur Mithra, l’Inquisiteur Hyastan et moi-même avons eu une idée. Celle de prendre le contre-pied de la guerre contre les Vanduuls. Autrement dit, détruire l’Empire de l’intérieur. Nous avons soigneusement sélectionné nos cibles, élaborés un piège pour les rassembler un lieu ainsi qu’un moment qui nous serait propice puis, les remplacer par des agents dormants de l’Ordre Noir.

Il posa son casque de combat sur la table de la cuisine puis releva l’hérétique qui lui correspondait en exposant bien son visage à titre comparatif. Puis il poursuivit.

— Après de nombreuses tentatives infructueuses, le Grand Morator Mithra parvint à perfectionner ses techniques de chirurgies plastiques et l’Inquisiteur ses procédures de programmation neuro-lingustique. Afin de créer un nouveau moi, comme plusieurs autres : les incarna. Les agents dormants ultimes. Nous sommes les copies presque parfaites des hérétiques que nous allons remplacer dans la société. Mon visage fut sculpté pour correspondre exactement à cet homme, de même que mes cordes vocales. Durant des mois nos espions ont emmagasiné autant d’informations que possible sur leurs vies, leurs habitudes, leurs secrets, leurs manies… même sa conjointe et ses enfants ne verront aucune différence !

Irénée Nunchi revint dans la pièce avec à sa suite l’équipe médicale Indigo.

— C’est pourquoi vous ne deviez pas tuer certaines cibles ! Cela aurait lancé le processus de régénération et rendu nos efforts caducs. Si nous voulons que les Incarnas remplacent les Sama’el dans la plus grande discrétion, ces derniers doivent rester en stase jusqu’à la fin de l’opération. Tous les hérétiques ciblés seront mis en stase et exfiltrés vers un lieu tenu secret et…

La voix de Boris Vaulkhar gronda soudain dans une pièce adjacente, suivit du cliquetis d’armures qui s’entrechoquent. Son timbre de voix puissant noya vite le chantonnement fluet de la morator. La femme suivit à l’ouïe l’origine de la rixe, jusqu’à trouver trois croisés dans une situation tendu. Le disciple Alaric avait les mains crispées sur son C-54 tandis que l’adepte Orslaw avait déjà retiré le cran de sécurité de sa S-71.

— Ces gens-là ont cessé d’être des personnes ! Vociférait Vaulkhar, nez à nez avec son frère. Qu’est-ce que tu imaginais ? Dès lors qu’ils ont vendu leur âme à une corpo hérétique, leur âme s’est dissoute dans le portefeuille d’un marchand de sable. Ce ne sont plus des êtres humains, mais des produits que l’on achète, revend et échange. Des putes et du bétail ! L’Ordre Noir est tout ce qui reste d’humanité dans cette galaxie ! Alors quelle place penses-tu avoir dans notre Ordre, croisé, si tu ne sais même pas faire la différence entre ces deux mondes ? Frère ! Expliquez-lui avant que je ne perde patience !

Sœur Nunchi s’interposa en tentant de séparer les deux hommes. Chacun recula d’un pas sans résister mais toujours le doigt sur le pontet. La femme tenta alors de couper ce débat futile.

— Regarde bien cette engeance, disciple ! Et dis-moi si tu y vois de l’humanité ou de l’innocence !

— Mon cœur brûle de passion pour la Croisade autant que pour notre Vajrayana, reprit Alaric. Tout mon être est à son service. Mais quelle gloire y’a-t-il à assassiner des gigolos dans un bordel de luxe ? Est-ce là notre dessein grandiose pour purifier la galaxie ?

La morator poussa Alaric jusqu’à une femme non loin, allongée sur le sol entouré de plusieurs hommes dans un état de transe chimique.

— Elle est belle n’est-ce pas ? Lui glissa-t-elle au creux de l’oreille. Regarde là avec attention !

Le croisé lutta pour ne pas être hypnotisé par la vision d’une femme lascive s’offrant presque à lui. Il détourna le regard devant la pornographie du moment, mais Nunchi insista.

— Contemple là, poussa encore Orslaw. Fais ce que la morator te demande.

Alaric s’exécuta dans un soupir de résignation, et laissa son regard se perdre sur les courbes affolantes de cette déesse lubrique. Il n’osa admettre qu’il s’agissait de la plus belle femme qu’il n’ait jamais vu. L’esprit masculin sous la cuirasse du croisé fut pris comme un papillon de nuit devant une lampe. Il aurait voulu la toucher, laisser libre cours à ses pulsions et explorer chaque centimètre carré de sa peau. La virilité du chasseur voulait conquérir ses formes, y planter le drapeau du mâle quitte à devoir tuer pour le trophée. Un animal commençait à sortir d’une tanière qu’il croyait oubliée.

— Mais sais-tu ce que coûte cette beauté ? Lui demanda doucement Nunchi. Cette femme est la jeune directrice commerciale d’Origin Jumpworks dans Stanton. Nous la surveillons depuis longtemps maintenant. En plus de la régénération et de la chirurgie plastique, madame utilise un sérum anti-âge à base d’une plante aquatique ultra-rare. On ne la trouve que sur le monde sanctuaire de Carteyna (Cano II) normalement interdite par le Fair Chance Act. Mais j’imagine que l’écologie a peu de prix comparé aux lois ainsi qu’aux bénéfices qu’elle peut tirer de cette super-algue riche en polysaccharides. Nous estimons ses dépenses cométiques à près de 750 000 UEC par mois. L’année dernière elle a payé 2,5 millions de crédits à cette employée de BiotiCorp là-bas pour faire défigurer l’une de ses rivales lors d’une régénération. Comme ça… juste par jalousie. Quant à la loche couchée à ses pieds, il s’agit d’un responsable de la chaine de production des Attritions chez Hurston Dynamics à Lorville. Il a détourné l’intégralité de son budget de maintenance pour se financer une suite de luxe sur Orison. Cette négligence a coûté la vie à 23 ouvriers dont 5 enfants employés illégalement. Et l’affaire fut étouffée par ce magna de Spectrum là-bas, qui lui-même trompe sa femme avec madame la directrice que tu as devant les yeux. Ce cercle, cette continuité ininterrompue de déchéance humaine, nous la nommons samsara. C’est à toi qu’il advient de le briser. Telle est la sainte mission de la Croisade Noire. Il ne doit y avoir ni pardon, ni remord ou miséricorde pour ceux qui se vautrent dans la déréliction ! Fais. Ton. Devoir ! Ou meurt avec eux dans la honte, Alaric !

— Eux, celui-ci, celle-là… par le Prophète ces gens n’ont-ils aucuns noms ?

— On octroie un nom à un âme humaine, et parfois à un animal de compagnie ou un vaisseau. Mais certainement pas au rouage d’une machine immonde, lui rétorqua Jørg enfilant les vêtements du Sama’el.

Alaric Nergo attrapa alors la femme par le cou sans se rendre compte de sa propre puissance. Elle couina comme un animal sous la douleur. Le rapport de force fut ridicule. Celui d’un croisé entrainé à la bataille, sous stims de combat, carapacé dans une armure lourde de guerre, tenant d’une seule main une civile nue, sans armes et droguée.

Il dégaina son Coda, mais à sa grande surprise Vaulkhar le stoppa immédiatement. Son frère semblait décolérer, et s’adressa à lui avec une intonations plus pédagogique cette fois.

— Non ! Pas comme ça ! Cela n’est pas digne de nous.

Il remit aussitôt son arme bien au chaud sur le holster magnétique, puis ajouta sa deuxième main à la première sur la nuque de la délicate jeune femme. Puis il serra, et le corps s’agitait comme un poisson que l’on sort de l’eau. Il songea à l’ironie de la vision, pour une femme qui pillait les ressources fragiles d’un monde marin.

Il serra encore, en fermant les yeux et en priant pour que personne autour de lui ne puisse discerner les larmes qui roulaient sur ses joues. Il chercha de tout de son être la force intérieure ainsi que l’abnégation de l’homicide. En vain. Ses muscles lâchèrent prise, laissant au sol un sac de viande pas tout à fait mort.

Horek passa après lui, retourna sa Demeco et acheva le premier prix de beauté de Stanton à coup de crosses. La sirène s’en été allée.

— Que cela soit une grande leçon pour tous, fit Gidéon Orslaw dans un geste biblique ! Vous ne pourrez vaincre autrui si vous n’êtes pas en mesure de vous vaincre vous-mêmes d’abord !

— Le Vajrayana en sera très offensé, reprocha Vaulkhar à Alaric. Ce manque de conviction est intolérable ! Recommence avec celle-ci ! Et cette fois, jette à bas les restes de morale impie qui t’agite encore ! Soi pur en embrassant le Chaos de l’Arcana. Si tu souhaites devenir un adepte digne, tu dois t’élever au-dessus des artéfacts humains !

L’armure lui désigna une autre femme à genou, les fines mèches roses pastels de ses cheveux étaient parsemées d’éclaboussures de sang.

— Nous ne soyons pas si violent avec frère Alaric, s’enquit Nunchi à travers la mesure qui la caractérisait. Ce n’est qu’un disciple et il n’a pas encore mérité le rite d’Agisanvhi, la purification de la chair par la vision.

Une voix rauque et profonde s’imposa sur le Comm-Link. C’était un coup de tonnerre d’une grande puissance psychique inspirant le respect de la fureur.

— Violence ? De quelle violence parlez-vous au juste ?

Une armure se fraya soudain un passa à travers la phalange de croisés, tel un véritable brise-glace humain écartant les pans d’une banquise d’obsdienne.

Dans son sillage se mouvait une créature étrange aux allures d’un humanoïde sans la moindre parcelle de vie biologique. Les membres en alliage de sa structure bourdonnaient à chaque pas.

— La violence, reprit la voix rauque, est pédagogie mes frères ! Elle est condition sine qua none de notre existence ! Elle est leçon de ténèbres !

Le Prophète Joe Hartwell Hallen se tourna alors vers la créature à ses côtés.

— Intendant Echo ! Pouvez-vous instruire nos croisés sur la nécessité des Leçons de Ténèbres ?

— Le point est on ne peut plus juste Prophète, mais le temps nous est compté. Sauf votre respect ce catéchisme correctif devra attendre notre retour au Temple. Je recommande la clôture de cette affaire au plus vite. Le groupe indigo doit quitter les lieux sans tarder à bord du Cutlass Blue, si nous voulons encore lui faire franchir le Jump point et exfiltrer nos hôtes vers Pyro.

— Avons-nous enfin reçu la transmission des codes de l’Ambacti Or ?

— Négatif, l’équipe du croisé Dirmac est toujours sous silence radio. Néanmoins j’ai reçu un signal Narthex prioritaire d’Albatre depuis la surface de MicroTech.

Alors que le va-et-vient des Incarna sur les Sama’el commençait à toucher à sa fin, le Prophète se tourna vers Alaric puis posa ses mains sur chacune de ses épaules.

— Faites le nécessaire, croisé ! Et montrez-vous digne de moi. Nous partons, une dernière équipe va s’occuper du nettoyage puis de la réfection du Black Swan avant sa remise en circulation. Tout doit être parfait ! Avant que cela n’arrive, je veux que vous ayez mené votre mission à bien, et ce dans les règles de l’Ordre ! Vous ne souhaiteriez certainement pas devoir passer à nouveau un rituel de Voynich !

L’Ambacti reflua ainsi vers le Cutlass Blue puis dans le Legionnaire à son tour, laissant le croisé Alaric seul face à son destin. L’expérience de Milgram avait porté ses fruits. Galvanisé par l’aura transcendantale du Prophète, Alaric était prêt à exécuter mille sévices sans sourciller. Toute notion d’humanité, au sens où l’Empire l’entendait s’était évaporé sous la foi ardente du disciple.
Il se saisit de son couteau au ceinturon de sa Morozov et entreprit de scalper la truie de BiotiCorp, mais avant que son couteau ne plonge dans la chair de l’hérétique, ce fut son regard qui se plongea dans la dame en tenue d’Eve.

Ce qu’il vit, le glaça d’effroi.

Quelque chose au fond des yeux de cette femme ne venait de pas ce monde. Lui qui n’était presque pas capable de sortir la vision de son corps de nue de l’esprit, sembla soudain happé par ces iris féminins. Il y avait une lueur irréelle, alien, avalant son regard. Le frère put presque sentir son âme se faire aspirer par les deux abimes qui le contemplait. Il y eut un instant de flottement, le temps se figea, et un sourire carnassier passa sur les lèvres d’Izel. L’animal avait flairé l’hésitation de ce qui était encore il y a quelque secondes son prédateur naturel. Elle inspira soudain à plein poumons, enivrée par l’odeur de peur se dégageant de son opposant.

La femme posa sa main avec délicatesse sur le gantelet d’armure lourde avec lequel le croisé tenait son couteau, et elle n’eut aucun mal à lui faire baisser son arme. Pour Alaric c’était à n’y rien comprendre, l’homme encore il y a peu investi de toute la détermination de la Croisade Noire avait maintenant perdu toute volonté propre.

Alors qu’elle se saisit de sa lame sans aucune protestation, Izel Malapert lui intima le silence en posa un index gracieux sur sa bouche. Elle lut l’incertitude et l’incompréhension s’immiscer dans son esprit comme un poison, puis lui présenta un Anam Cara parfaitement exécuté. Elle se pendit ensuite à son cou, tout en lui susurrant quelque chose à l’oreille.

L’homme interloqué descella son casque et le retira afin de laisser la belle lui répéter les mots qu’il ne pouvait comprendre à travers son heaume de combat. Devant ce geste elle lui baisa le front en guise de bénédiction puis réitéra ses propos sur une voix de velours :

— Ton sacrifice ne sera pas oublié, puisse la Morrigan t’accueillir !

Un nombre phénoménal de question se bousculèrent alors dans la tête du croisé, mais avant qu’il ne soit en mesure d’en articuler une, sa propre lame lui avait déjà tranchée la gorge.


Verset 4 Confrontations

2,335,158 kilomètres est la distance qui séparait les croisés Ernst Salpha, Yohan Dirmac et Léon Troy du premier point de civilisation humaine. A supposer que cette unité ait encore un sens dans l’espace en 2951.

Un RSI Mantis ainsi qu’un Aegis Vanguard Sentinel flottaient ensemble dans les ténèbres de l’infini, partiellement éclairés par la lointaine lumière de Stanton.

Le croisé Ernst Salpha était assis en zazen sur sa couchette du Sentinel. La tête baissée et les yeux perdus dans l’étude du texte du Sutra de Nòtt, l’écrit des Sœurs de La Nuit.

Yohan considéra avec amusement son vieux compagnon, tout en laissant ses mains courir sur sa SMG.

Une barbe mal taillée, plusieurs cicatrices sur le visage ainsi qu’un iroquois grisonnant agrémentaient le facies austère du personnage. Ernst avait le physique bourru des hommes de terrain, et l’âge de la sagesse. Des mines de Hurston Dynamics à son expérience de sergent-chef dans les milices paramilitaires (PMC), puis ses faits d’armes à l’Ordre Noir, ses 65ans de vie ne l’avait pas épargné. Toutefois l’adepte Salpha était encore en très bonne forme pour son âge, notamment avec l’aide de certaines améliorations chirurgicales. Sa ruse et sa méfiance permanente lui avait plusieurs fois sauvé la vie, en particulier lors de ses années de service au sein des milices privés et corrompus de l’UEE.

Yohan Dirmac comparait souvent le vieux « Sergent-Chef » à l’un de ces prédateurs marins de la Terre (Sol III) aujourd’hui éteint : le requin.

— Tu lis encore ce truc, le chambra sans préavis Yohan.

— Ne blasphème pas en ma présence Yohan ! Ce n’est pas un truc ! Mais l’un des écrits les plus sacré de notre Ordre. Sa compréhension ouvre l’esprit à l’Arcana du cosmos.

Sa voix était ferme et incisive, avec le ton respectueux du reproche d’un père grondant son fils spirituel.

— Béni soit l’Ordre, je préfère m’entrainer à ouvrir… mes ennemis en deux, cassa le frère Dirmac en démontant puis réassemblant son C-54 Gemini pour la énième fois.

— L’arrête radiale !

— Qu’est-ce que tu bougonnes vieux machin ?

Salpha poussa un long soupir de consternation.

— Le segment d’arrête radiale, tu l’as monté à l’envers, sur la tête d’introduction de la chambre de munitions. Placé ainsi, la seule chose que tu aurais ouvert, c’est ta main.

— Malédiction !

— Depuis que nous avons rejoint la Croisade, mon frère, jamais encore je ne t’avais vu remonter une arme à l’envers. En revanche j’ai connu suffisamment de bleusaille se faire faucher a cause d’un matériel mal entretenu pour toute une vie. Alors parle. Qu’est-ce qui te perturbe ainsi ?

Ayant prononcé ses mots, Ernst posa ainsi sa lecture un instant en tentant de sonder l’esprit tourmenté de son fidèle compagnon d’infortune.

— C’est cette foutue planète.

— Quoi ? MicroTech ?

— Hun hun. J’y ai passé toute mon enfance. De mon adoption jusqu’à mon diplôme, avant de m’envoler vers les étoiles. En un sens je suis né là-bas, et je n’ai aucune envie d’y remettre les pieds. C’est quelque chose qui vient du plus profond de mes tripes. Jusqu’à présent j’avais toujours réussi à éviter d’y remettre les pieds.

— Sais-tu ce que le Sutra de Nòtt nous apprend à ce sujet ? Fit Ernst avec le sérieux d’un homme de loi.

Il lui tendit le manuscrit que Yohan considéra d’un œil amusé. Même s’il en connaissait l’existence comme tous les croisés initiés à l’arcane de l’Ordre Noir, le fougueux guerrier n’en avait jamais exploré le contenu ni même tenu l’objet en main. Il s’agissait d’un ouvrage d’une épaisseur consistante, mais suffisamment discret pour pouvoir se glisser dans une armure de combat. Les pages d’un blanc d’ivoire étaient reliées par une couverture en cuir noir véritable finement ouvragée. Sur la première de couverture était enchâssé l’emblème de l’Ordre Noir découpé en son sein tel une rosace en vitrail d’une antique cathédrale. L’intérieur de la fresque éclatait en une multitude fractale de pétales bleu nuit semblant se chevaucher à l’infini. Plonger son regard dans ce kaléidoscope gothique fit naître en Yohan une sensation indescriptible contre laquelle il lutta un instant. Peut-être n’était-il pas encore prêt.

— Ah bon sang, j’y crois pas ! Pas encore ce satané catéchisme, grinça le frère Dirmac sur le ton de la dérision qui lui était propre.

— Les saintes écritures sont là pour nous guider et nous éveiller, Yohan. Retrouver la complétude que l’humanité a perdu. L’écrit des Sœurs de la Nuit nous enseigne que tu n’es pas né sur MicroTech. Ta vie a débuté dans ce Cutlass Red, celui dans lequel Le Prophète et le Dr Nikolaï Mithra t’ont récupéré. Ce que tu étais avant, n’a plus aucune signification aux yeux du Vajrayana.

— Si tu le dis, Ernst. Je vais voir où en est Léon, conclut-il blasé.

Il lui retourna le manuscrit en faisant un effort notable pour détourner ses yeux de la rosace. Puis sans autre forme de procès, le croisé rangea méticuleusement sa SMG dans le casier de l’armurerie et activa le siège du pilote qui bascula pour l’accueillir.

— Dirmac pour Troy, rapport de la situation ? J’en ai assez de poireauter. Des nouvelles de Vermillon ou Indigo ?

— Troy pour Dirmac, Albâtre est en position à New Babbage. Je viens d’avoir le frère Kerzakov, il est également en position sur le CommArray. Je n’ai plus de contact avec Clint Kefrey en revanche.

— Merde et son traceur Narthex ?

— Sa dernière émission vient toujours de l’INS Jericho, et pas de mise à jour depuis.

— Je n’aime pas ça, coupa Salpha qui laissait trainer ses oreilles. On se met en position sans tarder. Nous nous rapprochons dangereusement de la fenêtre d’interception.

Dans le Mantis, Troy passa encore une fois toutes les analyses en revue.

— Il passera par ce point c’est obligatoire. Nous avons refait nos calculs plusieurs fois, avec les données de Hermès ainsi que les analyses du Mantis. On lance l’opération ! Système en ligne, Quantum Snare en charge à 10%, lança immédiatement l’adepte Léon Troy.

Dehors, les trois anneaux concentriques du Mantis se mirent en branle, en rotation de plus en plus rapide. L’aura rubis pulsa autour du vaisseau dans un crépitement unique.

— 50%, 75%, informa-t-il.

Soudain l’onde d’interdiction quantique déferla autour du Mantis sur plusieurs kilomètres.

— Impulsion, termina Léon. L’interdiction est en place.

— Voilà, il n’y a plus qu’a attendre. On passe également en mode combat, reprit Yohan sur le Comm-Link.

— Je propose une prière, suggéra Ernst. Que le Vajrayana soit avec nous !

Mais il n’en eut pas le temps, la minute d’après un Mercury sorti de son vol quantique en catastrophe.

— Scan confirmé ! C’est lui ! Crusader Mercury Star Runner « Kamur Dalion », Advocacy ! Pour la Croisade Noire !

Les moteurs jumelés du Sentinel vomirent une torche de plasma bleuté, propulsant l’engin de l’arrêt complet à 210 mètres par secondes en un instant. Les deux frères serrèrent les dents en encaissant les 9 g de poussée de la machine.

La voix de Léon résonna a nouveau sur les com’.

— Troy à Dirmac. Attention, y’a du monde ! L’équipage est complet au scan ! J’ai deux gunners, un copilote et un data opérateur à bord ! Plus une escorte ! Ils foncent sur moi ! A vous.

— Ici Dirmac, confirmé. On engage l’escorte en priorité. Salpha, allume-moi ce Scorpius avant qu’il ne sorte du mode navigation !

L’Aegis fit une embardée et Ernst positionna sa tourelle dans l’axe. Sous l’effet de surprise les quadruples répéteurs ATVS et l’union des Suckerpunch réduisit rapidement le Scorpius au silence.

— Pas de prisonniers, pas de témoins, pas de problèmes, murmura Yohan dans son casque.

Le pilote fit a nouveau rouler le Vanguard tout en le laissant glisser en découplé, puis une fois positionné entre le Mercury et le Mantis, laissa courir un duo d’Ignite II.

Shoot & forget. 9 secondes plus tard le Scorpius n’était plus bon qu’à devenir le client d’un Vulture.

— Au fait Yohan, j’ai coupé le G-safe alors amuse-toi bien ! Ricana l’adepte Salpha.

— Merci j’avais remarqué ! Mais ce truc se traine toujours comme un Aurora ! Quand j’aurai récupéré mon Gladius modifié à New Babbage, je te montrerai ce que c’est qu’une accélération ! Maintenant afterburn tout ce que tu as avant qu’on perde le MSR.

— Ici, Troy à Salpha, qu’est-ce que vous faites par le Prophète ! L’Advocacy est presque sur moi ! Je ne peux pas recharger le QED si je me fais allumer !

De son poste de gunner, Ernst vit une série de balles traçantes raser les moteurs du Mantis.

— Pas croyable ! Depuis quand l’Advocacy équipe ses MSR en balistique ?

— J’sais pas, souffla Léon, ça doit être plus pratique pour découper du Drake. Bordel de…

Sergent-chef s’extirpa de la tourelle en urgence et se cramponna à la console de guerre électronique du Vanguard. Les manœuvres du pilote le firent presque voltiger contre la paroi.

— Je ne peux pas lancer l’EMP, Troy tu es encore dans le rayon, râla Salpha ! Dégage de là !

Le sifflement de rechargement des armes se répercuta dans tout le vaisseau, et du coin de l’œil, il vit le poste de pilotage illuminé par la lueur stroboscopique des armes à distorsions.

— C’est bon, reprit Salpha. J’ai brouillé leur com’ ! Ces hérétiques sont seuls maintenant ! Mais il faut s’activer avant qu’ils ne trouvent le killswitch sur les serveurs !

— Éteignez-moi ce vaisseau ! Mon bouclier a rendu l’âme ! Il va me soft de

— Adepte Troy, répondez ! Eh merde ! Si le Mercury rejoint MicroTech ou l’INS Jericho, tout est perdu ! L’Ambacti Indigo a besoin de ces codes ! Et il est où Clint ?

— Adepte Troy, répondez !

— Pas la peine Ernst ! Il était dans la zone d’impulsion, ses sous-systèmes ont dû griller comme ceux du Star Runner !

— Préparons-nous pour l’abordage, il faut faire vite avant qu’ils comprennent ce qu’il se passe !

Dans des gestes répétés un nombre incalculable de fois, les deux croisés enfilèrent armures, casques et équipements de combat en zéro g.

Yohan se saisit d’un Multi-Tool sur lequel il entreprit de fixer un OxyTorch. Mais Ernst le stoppa net.

— Pas question, t’es fou ! Cette fois ci on ne laisse aucune trace ! Comment tu comptes expliquer le trou dans la coque au personnel du NBIS ? C’est pour la clim’ ? Non, il nous le faut, intact ! Incognito !

Ernst récupérera un terminal de piratage rapide qu’il fixa à l’équipement de sa combinaison EVA.

— Je m’occupe du hack et des serveurs, toi, couvre-moi, conclut-il.


Verset 5 – Noir & Or

Yohan verrouilla le sas arrière du Vanguard puis évacua l’air. D’une seconde à l’autre l’environnement changea du tout au tout. Les sons se firent plus feutrés comme étouffés dans du coton, et la température chuta brutalement. Du 21°C confortable de l’habitacle, l’indicateur HUD de la combinaison EVA tomba à -143°C. La rampe venait à peine de s’ouvrir et déjà une croute de givre se formait autour du casque.

— Avec un frère en moins ça va être limite, commenta Salpha !

— Oui, et on est loin de Stanton. Les combinaisons ne vont pas tenir longtemps. La foi nous guidera !

Les deux frères sautèrent dans le vide. Ils engagèrent les micro-propulseurs, et parcoururent les 200 mètres de distances entre les deux vaisseaux sans soucis. En position derrière la rampe du Mercury, Salpha se mit au travail sur le terminal. Tous les voyants du gadget de hack passèrent au vert et la porte de la soute céda vite dans une série de jets de vapeurs. De minces cristaux de glaces dérivèrent aussitôt dans tous les sens, et des lasers commencèrent à fuser.

En embuscade sur le dos du MSR, Troy fit claquer son C-54 silencieux et le garde s’effondra dans une éclaboussure de sang.

— J’ai raté quoi ?

Sa voix ricanait sur les com’. Il fit un salto dans le vide et se laissa tomber par la gravité artificielle.

— Merde ! On dirait qu’il n’est pas entièrement éteint !

Ernst força sans trop de mal la sécurité du sas de la salle des machines. Une rafale de S-38 en sortie, mais Yohan y répondit par une salve de calibre .50 signé Kastak.

— S’ils avaient un doute, maintenant ils savent que nous sommes là. Ça va être plus difficile d’atteindre le cockpit, maugréa Léon.

— Qu’ils restent où ils sont, la mort va venir les chercher.

Le frère Salpha bidouilla les contacteurs du générateur principal puis s’attaqua ensuite aux systèmes de survie. Soudain, le vaisseau fut plongé dans les ténèbres. Tous les croisés de l’Ordre Noir connaissaient la manœuvre. Quand les deux hommes virent Ernst s’arrimer fermement a la cloison, ils firent de même sans réfléchir.

Lorsque l’on rejoint la Croisade Noire, l’homicide n’est plus une réaction de survie mais une condition sine qua none d’existence. La vermine devait être purgée. « Sergent » bascula un commutateur tactile et toutes les portes du vaisseau s’ouvrirent en même temps, purgeant l’intégralité de l’oxygène du Mercury en moins d’une minute. Lorsque l’air eut totalement disparu, Yohan tapa dans ses mains en silence.

— Alors là je respecte. Cinq hérétiques purgés sans vider la moindre cartouche !

— Gloire à l’Ordre, fit Troy. Le Mantis est grillé, je vais rentrer avec le Vanguard, occupez-vous du reste.

Mais un P8-SC les salua d’une salve nourrie, et des balles ricochèrent sur la Citadel du frère Dirmac. Il y eut une effusion de sang qui se cristallisa aussitôt en une poudre rouge et givrée. Lorsque Léon se mit à couvert, Yohan s’était déjà planté un stylo d’hemozal dans une jointure de l’armure.

Ce à quoi Ernst fit pleurer son Custodian en retour, mais l’agent spécial avait déjà disparu.

— Ce rat s’est caché dans le circuit de ventilation et il a une combi’ EVA, beugla Salpha dans son micro. Ne le laissez pas s’approcher des serveurs !

Mais s’attaquer à un Mercury de l’Advocacy n’était pas la même chose que de racketter un C2 civil. Le frère Troy tenta une suggestion sur les com’ qui fut immédiatement interrompue par la rage du Coda de Yohan. Celui-ci s’était fait surprendre par l’ouverture silencieuse du panneau de maintenance de la salle des moteurs.

— Ces hérétiques tentent de nous encercler, fulmina le frère Dirmac. T’as eu ta chance ! A mon tour.

Le bras en armure lourde de la Citadel glissa le Coda dans le holster magnétique de la cuisse, puis décrocha la FS-9 de la plaque dorsale. Il arma la machine, et vida presque un chargeur dans quelque chose de mou et sanguinolent.

A quelques mètres de là, des éclairs écarlates fusèrent de la salle des serveurs et un corps en uniforme dégringola de l’ascenseur comme une poupée de chiffon. Une combinaison Stoneskin surgit à sa suite, avec un casque Horizon de fortune cerclant une chevelure corbeau et des yeux entre le vert et le jaune. Léon identifia dans la seconde cette démarche lente et viril de gangster des bas quartiers de Lorville. Il passa ses com’ en mode ouvert.

— Par le Prophète, Clint mais t’étais passé où ?

L’homme passa le Custodian dans son dos, et présenta l’Anam Cara au groupe de croisés. Il répondit également en mode ouvert.

— J’étais parti pisser !

— T’as vraiment choisi ton moment pour faire une sieste !

Dirmac prit le relais en s’apprêtant à passer un savon à son frère pour sa désinvolture indigne de l’Ordre. Mais ses yeux s’arrêtèrent alors sur un visage partiellement tuméfié et parsemé d’ecchymoses. L’homme s’était sans doute battu vigoureusement et Yohan ne sut se prononcer sur le vainqueur.

— Ils ont commencé à se douter de quelque chose quand j’ai tenté de corriger le cap, expliqua Clint. J’ai dû saborder les com’ pour qu’ils ne changent pas de plan. Mais l’un d’eux était plus malin que les autres et voulait modifier le protocole de cryptage des serveurs. Après ça, bah ça dégénéré.

Le frère se tint les côtes dans un grognement de douleur. Il faut rétablir la pressurisation et la gravité. Sinon je suis bon pour l’hémorragie.

— J’ai dû prendre une balle. Ou peut-être deux !

— J’ai passé un bon bout de temps dans le Mercury du Docteur Mithra, coupa Salpha. Je vais réussir à me débrouiller. Nous allons rétablir le courant et trouver un moyen de contacter l’Ambacti Indigo, Yohan va rester avec moi. Vous deux, rentrez avec le Sentinel.

A peine eut-il le temps de terminer sa phrase, qu’une communication entrante prioritaire se manifesta via Narthex. Elle émanait d’Albâtre.


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